Philippe Annocque – « Liquide » et… les romans doivent-ils être simples ?

Ce matin, me levant tranquillement et me connectant à Facebook, voilà ce que je découvris dans mon fil d’actualités : « Les textes d’Annocque sont simples. »

Sachant qu’une de mes missions du jour était d’écrire mes impressions de lecture sur « Liquide », j’avoue que j’ai ri, en me disant que non, vraiment non, ce n’est pas l’adjectif auquel j’ai pensé pendant ma lecture et après. Et puis, comme souvent, ça a trotté en moi, et une autre phrase m’est venue « C’est simple mais pas facile » (souvent dite par Isabelle Padovani dans ses vidéos). Serait-ce donc cela le mystère des livres de Philippe Annocque ?

Vite, un dictionnaire (Littré en ligne) :

  • Simple : qui n’est pas composé / Composé : qui n’est pas simple.

… D’accord, reprenons :

  • Simple : qui n’est pas composé, qui n’est pas double ou multiple / Composé : qui est formé de plusieurs parties. La nature ne nous offre guère que des corps composés.

Mmmm simple… non, ça continue de coincer : je ne peux décidément pas qualifier ses textes aux sens multiples de simples… Alors peut-être sont-ils « faciles mais pas simples (puisque composés de multiples éléments-sens) » ?

Revoici le dictionnaire :

  • Facile : Que l’on fait, que l’on obtient sans peine… Auteur facile, auteur que l’on comprend sans beaucoup de peine…

Non, toujours pas. Je raffole des textes d’Annocque mais notamment parce qu’il me demande un effort, une attention toute particulière, une lenteur de (re-)lecture et parce qu’ils m’interrogent. Et c’est cette difficulté qui les rend si délicieux, si proches de la vie ! Car soyons réalistes, la vie, les gens, le langage… il n’y a rien de bien simple ni facile dans tout ça (alors pourquoi les livres devraient-ils l’être ?) ! Et c’est tant mieux !

« Finalement les choses sont plutôt simples. Il suffit de les voir simplement »

Ou quelque fadaise du même tonneau.

Dans « Liquide », je suis entrée dans les pensées d’un personnage plutôt curieux, du genre dénué de contenu… et même de contenant. Dans un enchaînement de souvenirs, il prend conscience de ce qu’il a toujours eu tendance à se fondre dans les moules-rôles qu’on attendait de lui comme un liquide qui s’adapte au regard-contenant des autres.

Si la lecture m’a semblé (un peu) difficile c’est d’abord car cette pensée est tout sauf linéaire, elle est hachée, pleine d’interrogations, « en arborescence » et nécessite de s’immerger dedans. Et c’est tant mieux ! C’est bon de prendre son temps et de se couper du monde hors-livre.

  Cette facilité à passer – glisser – à autre chose (…)

cette facilité pouvait passer, quand l’esprit voulait bien s’attarder quelque peu sur cette question, pour une sorte d’indifférence au monde, un monde fait de circonstances en apparence précisément toutes différentes, toutes disparates même, mais finalement ressenties (au fond d’un soi-même fugitivement honnête, ou peut-être lucide) comme parfaitement interchangeables :

entretenir une relation amoureuse, passer des examens, refaire le papier peint de sa chambre, soigner sa bronchite, rendre visite à une vieille tante isolée, partir en voyage à l’étranger ;

tout cela était égal, certes non pas en durée ni même en agrément, mais en importance, et somme toute en nécessité d’investissement vraiment personnel.

Et puis, elle m’était douloureuse cette pensée, oui… de la tristesse, du malaise, un sentiment de vide qui me pénètre… Et ça non plus, ce n’est pas forcément facile. Et c’est tant mieux ! J’aime sentir mes émotions.

Et en parlant d’émotions, c’est de cela que m’a parlé ce roman : qu’est-ce qu’un individu apparemment vide si ce n’est un être sans émotion, sans ce mouvement de la vie ? Où sont-elles passées ces émotions ? Anesthésiées ? C’est ce que j’ai choisi comme option car, par moment, le vide ne me semblait pas aussi vide qu’il n’y paraissait… Ce qui m’a d’ailleurs d’autant plus touchée ! Et disant cela, je sais que cette lecture, qui a ma préférence, m’est toute personnelle car ce livre riche-composé offre plusieurs possibilités d’interprétation ! Et c’est tant mieux ! Ça promet du plaisir pour les relectures !

  Oubli de soi-même

(…)

L’oubli dans la boisson, l’oubli dans le sommeil du corps sont somme toute assez peu efficaces, en regard de celui-là.

Je ne serais donc pas d’accord sur le terme de simplicité. Les livres de Philippe Annocque (et Liquide en particulier) sont trop agréablement composés de toute sorte de choses : richesse-composition de la langue, du style (ah ce style si particulier, si différent et même d’un livre à l’autre), de l’humain-identités, de la vie-réalités…

Rassurez-vous tout de même : quand je parle de difficulté, celle-ci est douce et tellement agréable ! Alors, allez-y, plongez dans ce « Liquide » (oui je sais, c’est un jeu de mots un peu trop facile… la preuve par son contraire ;-)).

PS : ce n’est pas que triste « Liquide », c’est aussi des petits bijoux en mots et en images (dans la tête, les images) :

  un bonheur précipité et tobogannant de fête foraine où tout vertigineusement s’accélérait.

Ou celle-là que j’ai beaucoup aimée :

  Les gouttes sur la vitre embuée ruisselaient et jamais leur trajet n’était longtemps rectiligne : elles s’arrêtaient, stoppées par un obstacle invisible qui n’était rien de plus que la trace déjà séchée d’une plus ancienne

puis faisaient un brusque crochet presque à angle droit

et rejoignaient le parcours tout récent d’une autre encore qu’elles pouvaient alors rattraper

– et se fondre avec elle en une suprême précipitation.

L’aléatoire de leurs trajets imprédictibles. Un délice déjà pour l’esprit d’alors.

Philippe Annocque, « Liquide », Quidam Editeur, 2009

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