Christophe Levaux – « La disparition de la chasse »

Voilà, plusieurs jours que je tente d’écrire mes impressions de lecture sur « La disparition de la chasse » et que je bloque. Pourtant, je l’ai adoré ce livre, je me suis tellement reconnue dans son personnage principal… non, dans tout le propos du livre plutôt (monde du travail, couple, pouvoir des statistiques, de la bureaucratie…) ! Est-ce parce que, physiquement (légèrement) amoindrie, je n’arrive pas à dérouler mes pensées suffisamment rapidement ? Ou est-ce cette trop grande promiscuité avec le récit qui me donne cette sensation d’évidence intraduisible en mots ? Je ne sais pas et après tout, quelle importance ! Mais comme je tiens à vous en parler et que j’espère même vous donner envie de le lire (oh oui, lisez-le !), voici en mode puzzle, des citations et réflexions post-lecture :

« A trop farfouiller, on tombe sur les emmerdes, c’est bien connu. Les concepteurs du métro romain ne le savent que trop. Ils n’ont pas fait les fiers, les ingénieurs, les chefs de chantier, les pontes de la municipalité lorsqu’ils ont jeté les premières pelletées de terre ocre sur le sol brûlant du Latium et simultanément buté sur cet amoncellement infini d’antiquités qu’on avait fini par oublier. Du vase étrusque orné de jupettes qui frangent, d’ailes qui froufroutent, de la mosaïque à lion qui rugit et du soldat qui riposte, en veux-tu en voilà. Et vas-y que je t’empile ces reliques de dessins tout moches dans des entrepôts pleins à craquer d’histoires inventées de toutes pièces qui nous informent, dit-on, sur ce que nous sommes aujourd’hui, mon cul déjà, je vois pas en quoi ça peut m’informer de quoi que ce soit, un banquet où on joue de la double flûte et s’empiffre de raisin avec une emphase ridicule. »

En citant ce livre sur Facebook, je l’avais qualifié de délicieusement cynique et puis, je me suis demandée : est-ce bien cela ? De fait, j’ai ri et pas qu’un peu, j’ai apprécié cet humour acéré, tranchant, pas tendre pour deux sous, cet humour qui m’a tant rappelé des situations vécues et certaines de mes réflexions sur notre société, cet humour que je préfère qualifier d’hyper-lucide et d’hyper-réaliste… à propos d’un monde qui, lui, est cynique !

« La fin est proche, le marché se pète la tronche, bordel de dieu, les indicateurs piquent du nez, les diagrammes dégringolent, ce n’est pas moi qui le dis, c’est la science, c’est la technique, demandez-leur, aux chiffres, et ils vont vous la flanquer à la gueule cette atroce vérité que vous, petits humains malvoyants, avez longtemps manquée. Additionner, soustraire, copier, coller, initier une série à un endroit, puis un autre, à un moment, puis un autre. Insérer des données complémentaires, les supprimer. Faire converger les tableaux, amalgamer des résultats, les traduire en formules, en mots, en énoncés puis en définitions. (…) Tous ces chiffres, nom de dieu, ces tonnes de chiffres. Des combinaisons à l’infini à partir de dix symboles seulement. Dix symboles pour changer la face du monde. »

Il secoue ce livre, il fait osciller entre désespoir et colère, découragement et révolte, le rire est franc mais un peu jaune, on se demande quand même si tout cela (notre vie, la société) n’est pas foutu/vain.

« Tu aurais pu (…) Sauf que tu es enchaîné à cette ville grisâtre dont personne ne connaît le nom, à ce pays morose qui ne t’offre rien de plus qu’une ironie terne pour chier tes hashtags à longueur de journée et une crédibilité, tu le sais au fond, que tu ne trouverais dans aucun des endroits dont tu rêves. (…) Ô seigneur, qui es-tu désormais ? Tu en pleurerais bien de honte dans ta barbe de connard. »

Au final, ce roman, qui se penche sur quelques semaines de la vie d’un narrateur frustré et en pleine désillusion quant à sa vie professionnelle et conjugale, est un régal : par son humour et sa lucidité, il déconstruit, il met au jour le désenchantement de notre époque, les illusions véhiculées par l’idéologie néolibérale, par le culte du travail et par cette espèce de superficialité narcissique contemporaine ! Et surtout, il nous fait voir ce désenchantement à l’œuvre, ses conséquences sur l’individu, les difficultés à vivre qu’il provoque… et toute la résignation et le cynisme qui peuvent en découler.

« La frustration (…) avait attendu que ta garde baisse, que, l’effervescence du jour tombant, ton esprit retrouve sa perméabilité mollasse du soir. Pardonne-moi, ma Frustration, j’avais tant à faire, tant à penser, mais me voilà maintenant, regarde, je me couche devant toi, humble, en pyjama de pilou pur coton émerisé, je suis prêt à entendre tes remontrances, dis-moi ce que j’aurais pu ou dû, ce que je n’aurais pas pu ou pas dû. Je me tournerai et me retournerai de culpabilité sous toi en attendant de sombrer enfin, peut-être, dans la pénombre et te dire à demain, ma Frustration, je ne sais pas si je dois me réjouir de t’avoir rencontrée pour être franc, mais voilà, tu es là désormais et pour être tout aussi franc, j’ai pas les 75 boules par semaine nécessaires à ta révocation thérapeutique. »

Christophe Levaux, « La disparition de la chasse », Quidam Editeur, 2017

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