Romain Verger – « Grande ourse »

« Je remercie chaleureusement Romain Verger, Brad Anderson (film « The Machinist ») et David Lynch (film « Eraserhead ») pour le profond mal-aise/être dans lequel ils m’ont plongée. Beaucoup de gratitude également pour les nausées et instants de dégoût absolument délicieux !

Plus sérieusement, Je me demande ce qui me/nous attire irrésistiblement dans ces films/livres si inconfortables ? Catharsis ? » (Plume 100 sur Facebook)

Attirance pour l’informulé, le refoulé, nos parts sombres et monstrueuses… Exorcisme ou volonté de se voir et de se connaître en entier ?

« Ce tableau d’une débauche et d’une cruauté si raffinée ne lui inspirait qu’une supérieure fascination, non qu’elle fût morbide, mais parce que ce tableau échappait à la médiocrité de la condition humaine, à cette vie de petites luttes quotidiennes pour la survie, la subsistance, la cohésion du clan, à ces fins individuelles et dérisoires auxquelles les menait inexorablement la vie. »

Il y a sûrement un peu de tout ça et en même temps, ça n’a tout simplement aucune importance car pour reprendre un autre auteur Quidam :

« Ma seule croyance est que certaines choses valent davantage que les efforts que l’on consent pour les expliquer. Elles nous commandent, et se laisser gagner par l’émerveillement et l’angoisse qu’elles nous balancent à la gueule est déjà bien suffisant. » (Jérôme Lafargue, « Dans les ombres sylvestres », Quidam Editeur, 2009)

Et « Grande ourse » m’en a balancé à la gueule. Ma lecture s’est faite dans une sorte d’attirance-répulsion, un mélange de fascination et de dégoût, une intense curiosité parsemée de nausées… de l’émerveillement et de l’angoisse intimement imbriqués. Ce qui ne l’a pas rendue facile d’ailleurs : il m’a fallu entrer dedans, reposer le livre à plusieurs reprises pour me reposer, surmonter des vagues de dégoût… lecture inconfortable, oppressante, angoissante et en même temps si intrigante, happante.

Deux histoires se succèdent : celle d’Arcas, homme préhistorique qui connaît la faim et la solitude suite à une période de grand froid, celle, actuelle, de Mâchefer (son descendant ?) qui se refuse à manger, rêvant d’un état de grâce et vivant d’étranges expériences. Sommes-nous dans la folie ou le rêve-cauchemar ? Irréel à la limite du réel ou l’inverse ? La mémoire corporelle de Mâchefer porte-t-elle en elle la faim-souffrance-jouissance d’Arcas au point de vouloir la revivre ?

Corporelle, corporalité, écriture corporelle… le corps est central dans ce livre, on le sent, on le vit, on le voit, on le goûte tant et tant que le malaise est profondément et intimement physique. Romain Verger avec son imagination assez incroyable et son écriture si détaillée et visuelle a réussi à me plonger viscéralement-organiquement dans son roman.

« Alors, en apercevant les eaux et le sang, la vulve dilatée à craquer de Mia, il comprit enfin qu’elle allait accoucher. Il resta paralysé, incapable de penser et d’agir, face au vagin, regardant ses lèvres se tendre au point de disparaître, avalées par le travail, durcies par l’effort. À chaque contraction, Mia appuyait de toute la force de ses bras sur son ventre afin de faire descendre l’enfant et le vagin s’ouvrait d’autant pour se refermer aussitôt. Ça n’en finissait pas, chaque centimètre arraché au supplice, à la déchirure, au sang versé et à l’eau pisseuse. À chaque fois, il fallait tout reprendre : l’inspiration, la poussée, la pression des mains traversant le ventre et se cramponnant au cul probable du bébé, pour qu’enfin survînt la délivrance. »

Certainement très cinématographique également cette écriture car jamais un livre ne m’avait donné de sensations aussi fortes (de dégoût notamment) et ne m’avait autant fait penser aux films qui par leurs images le peuvent… films angoissants, oppressants, oniriques… « The Machinist » pour le refus de s’alimenter, l’angoisse, et la folie se confondant avec la réalité… et puis, Lynch bien sûr… oui, ce livre est totalement lynchéen : du monstrueux onirique, des organes (et de l’absorption-expulsion), du cauchemar trop réel ou de la réalité cauchemardesque, de l’incompréhension, du flou… Et pour moi spectatrice du malaise profond, des envies de vomir, et toujours cette répulsion-attirance… attirance…

Lire « Grande ourse », ce fut donc accepter d’être confrontée, secouée, mise mal à l’aise, imprégnée de sensations inconfortables tout en étant fascinée, émerveillée et nourrie par cette expérience unique et tous les rebondissements qu’elle a eu (films et musique).

Romain Verger, « Grande ourse », Quidam Editeur, 2007.

PS : article écrit en écoutant une musique « d’ambiance », histoire de prolonger un certain malaise…

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