Philippe Annocque – « Rien (qu’une affaire de regard) »

J’ai enfin lu « Rien » et ce faisant, tous les livres de Philippe Annocque parus chez Quidam. Je suis contente, j’ai aimé ce livre, j’ai éteint ma liseuse et suis restée assise un moment, cherchant en vain comment qualifier la sensation étrange qui m’habitait et qui s’était peu à peu infiltrée pendant la lecture : malaise, perplexité et fascination mêlées, incompréhension intellectuelle jointe à une sorte de compréhension corporelle et intuitive… En somme, les mots me manquaient et me manquent toujours pour nommer mon impression de perturbation interne.

Alors j’ai cherché, j’ai analysé, j’ai retourné mes souvenirs de lecture dans tous les sens, j’ai comparé ce roman aux autres de Philippe Annocque, je pense même avoir trouvé des éléments d’explication : Herbert, encore un personnage vide ou en creux (comme le dit Philippe Annocque) avec sa façon de s’observer rationnellement qui semble le déconnecter de la vie et des autres, cette écriture si précise et détaillée du quotidien-banal qui nous le rend étrange (comparé à notre manque d’attention habituel),…

Et puis, j’ai relu les extraits surlignés, je suis tombée sur celui-ci :

« Il comprend que c’est grâce au cliché, qu’un cliché même exact affadit toujours la vérité, que c’est d’ailleurs pour cela qu’on ne s’exprime en général que par clichés, que sans eux la vie serait insupportable. Il se rend compte aussi qu’encore une fois il se place sur un plan général, il sent bien que c’est pour éviter de se sentir directement concerné, que c’est comme le cliché, que tout ce qu’il se dit à lui-même est conçu pour l’anesthésier. Et il est amené à faire un sort au langage lui-même ; il ne doute pas au fond de lui, il s’en rend bien compte, que la plupart des gens ne doivent pas, ne peuvent pas avoir une pensée de nature aussi verbale, et que ce verbe qu’il nourrit en lui et qu’il exerce à exprimer au plus près de la réalité, en cela qu’il est verbe, le coupe de cette réalité et lui en évite les heurts. »

Et là, je me suis dit voilà, que dire de plus : Herbert, écrivain en herbe, se regarde, s’observe, se met en mots, se dit, s’écrit et par là, se neutralise. J’ai cette tendance à me regarder, à m’analyser… Herbert m’a fait peur parce que j’ai été Herbert et le suis encore parfois… et pourtant, je ne comprends pas vraiment Herbert et, je ne veux pas chercher à le comprendre davantage, ni le livre. Je préfère en rester à mes impressions de lecture confuses, vagues, corporelles et pré-verbales, ne pas les expliquer, les vivre, les garder brutes afin de ne pas les perdre dans les mots et la réflexivité.

D’autant que parallèlement, je lis Cioran :

« Si je repense à n’importe quel moment de ma vie, au plus fébrile comme au plus neutre, qu’en est-il resté, et quelle différence y-a-t-il maintenant entre eux ? Tout étant devenu semblable, sans relief et sans réalité, c’est quand je ne sentais rien que j’étais le plus près de la vérité, j’entends de mon état actuel où je récapitule mes expériences. A quoi bon avoir éprouvé quoi que ce soit ? Plus aucune « extase » que la mémoire ou l’imagination puisse ressusciter ! » (Emil Cioran, « De l’inconvénient d’être né », Gallimard)

Peut-être pas, me disais-je, à condition de laisser parler et d’écouter le corps, d’en rester aux sensations et au non-verbal, de faire taire la tête. Voilà, je choisis donc de demeurer avec ce ressenti étrange et innommable que me laisse la lecture de « Rien » et de le conserver en moi sans le diluer dans des méta-analyses intellectuelles…

Philippe Annocque, « Rien (qu’une affaire de regard) », Quidam Editeur, 2014

PSSSS : au fait, c’est le premier roman de Philippe Annocque, publié au Seuil en 2001, ici revu et corrigé !

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